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Pinasse - La Pinasse

La Pinasse

 

 

par Gilbert SORE

Extrait de l'ouvrage inédit

« DE BAQUEMORTE A MAPOUCHET

La Teste aux environs de 1900 ».

 

A l'époque, pour faire la navette entre le port et les parcs, le seul moyen de transport, c'est la pinasse.

 

Prestigieuse embarcation, fine, élancée, avec sa proue légèrement relevée, « elle a l'élan de l'arbre et la courbe du sein ». Elle se défend remarquablement à la mer. Légère et sans quille, elle permet l'approche du parc avec un mini­mum de profondeur d'eau.

 

Fille des grands pins de la forêt usagère, elle ne l'est pas seule­ment par son nom. Sa coque n'est faite que de pin et autrefois aucune pointe métallique ne la pénétrait. Toutes ses pièces étaient jointes à l'aide de che­villes de bois, fabriquées par les « pinassayres » eux-mêmes. Une planchette sur l'estomac, on les voyait, des heures durant, tailler les chevilles qui souderaient les unes aux autres toutes les mem­brures de notre pinasse.

 

Ah ! jusqu'alors, elle a su rester comme l'expression de l'âme de notre pays : à la fois ombrageuse et fidèle, lorsque la drisse hisse la voile au haut de son mât, elle a besoin pour la conduire d'une main habile mais ferme à la barre.

 

Synthèse profonde et mariage mystique de la houle des grands pins et de celle de la mer.

 

Parfois, pour les lourds trans­ports sur le parc ou vers la cabane, le parqueur lui ajoute en remorque un bac large et plat « coltaré » sur toutes ses faces.

 

Mais c'est l'époque où, selon le temps et le moment, on n'a le choix que de la rame ou de la voile. Voici pourtant l'évolution qui va tout changer. Le moteur à explosion, employé déjà sur la voiture, on l'adapte à la naviga­tion.

 

En 1898, je crois, apparaît sur le bassin, le premier bateau à moteur. Evidemment, c'est un ba­teau de plaisance. Cette solution apparaît d'abord comme un luxe hors du commun.

 

Bientôt, durant la saison esti­vale, on voit circuler des bateaux dits mixtes parce qu'ils sont armés d'un moteur et qu'ils peu­vent aussi hisser la voile par temps favorable pour économiser l'essence. Tous bateaux de pro­priétaires des grandes' villas de la plage, conduits par des marins du bassin qui se louent comme équi­page.

 

Pourtant, deux mécaniciens d'Arcachon prévoient l'avenir et s'adaptent aux circonstances : les ateliers Couach et Castelnau se spécialisent dans les moteurs marins et créent des modèles conçus pour la pinasse. Ils vont bientôt avoir un grand succès au­près des parqueurs, dès que ceux- ci pourront faire les frais de cette acquisition.

 

Chez nous, à La Teste, la pre­mière pinasse motorisée semble l'avoir été en 1905. Elle arborait le nom de « Colophane », appar­tenait à M. Lalanne, et était munie d'un moteur Couach.

 

Pour moi, la première que j'ai connue, ce fut en 1908, celle du docteur Fernand Lalesque, qu'avec mon oncle et un mécanicien, j'al­lai chercher aux Ateliers Castelnau, à l'Aiguillon, pour la conduire aux Jacquets où aucun parqueur n'était encore motorisé. Je me souviens de la sensation que sus­cita notre arrivée à la pleine mer sur la côte ouest avec un moteur pétaradant et dont le bruit insolite avait ameuté autour de nous toute la population du coin, à moitié sceptique.

 

On imagine facilement tout ce qui va changer dans le travail des marins, tant des pêcheurs que des parqueurs. La pinasse va perdre peu à peu sa voile, puisque sa course ne sera plus tributaire du vent. Sa forme même va se trans­former. On la construira plus longue et surtout plus large pour supporter en son centre ce nouvel appareil qui bat comme un cœur et la propulse rapidement.

 

Le port lui-même va changer d'aspect. C'en sera fini de coltarer ces nouvelles pinasses qui, avec leur cockpit, singent les bateaux plaisanciers. Au noir uni­forme de la coque vont succéder des couleurs multicolores qui feront vraiment chatoyer le port, surtout au plein mer. Le pittores­que en sera accentué.

 

Les anciennes pinasses, plus fines de forme pourtant vont se raréfier, mais aussi se colorier et devenir les « pinassottes » à cause de leur silhouette plus légère et plus courte.

 

Et l'évolution continue, inexo­rable. Peut-être même faudra-t-il dire bientôt : adieu les pinasses ! Ce n'est pas sans mélancolie que j'évoque ce destin.

 

Depuis quelques années, en effet, on a introduit un bateau de travail, ponté, plus lourd, plus large, possédant un moteur plus puissant. Il est destiné à rempla­cer la pinasse et sa remorque, le bac plat, attelage très lourd et très lent. La vitesse s'introduit ici aussi et devient un gain. A lui seul, ce bateau suffit à tous les travaux du parqueur, de la cabane au parc et du parc au port.

 

Commodité, facilité, rentabilité, maîtres mots de notre société mécanicienne qui piétine toutes les traditions et bouscule toutes les différences. « La fin justifie les moyens. » Ce vieux proverbe, que la morale autrefois réprouvait, il est devenu la clé et l'idéal de l'industrialisation.

 

Adieu notre pinasse, la pinasse de nos aïeux, avec laquelle ils chassèrent peut-être la baleine. Sans grossir la voix, disons que ce n'est pas sans serrement de cœur. Disons même qu'un autre pan de l'ancien pittoresque et de la beauté vraie de notre pays de Buch va mourir avec elle. Sans doute même sa disparition emportera-t-elle un peu de l'âme de notre vieux pays.

 

Je sais bien. Nous vivons sur un sol qui a toujours été domaine de l'instabilité.

 

Mon grand-père a vu disparaître le premier sémaphore bâti sur la côte est et dont le socle s'est perdu dans la mer au large de Pilât.

 

Après 1919 même, le loup de mer Léon Capdeville me fit les honneurs de son ponton qu'il avait échoué sur le banc de Pineau, alors que les chalutiers à vapeur empruntaient encore la passe sud entre ce banc et la forêt. Pineau aujourd'hui est soudé à la côte. La profonde lugue du Petit Nice reste le seul vestige de cette passe sud.

 

Au XIXe siècle, la ronde des trois passes, nord, centre et sud, dura environ un siècle. Et la pointe du Ferret, dont le débarca­dère de Lavergne, s'allongeait bien loin pour trouver le chenal ? Celui-ci disparu dans l'eau fouilleuse du sable ; celle-là, que de change­ment ! Autant que le Mimbeau qui n'était pas là du temps de ma jeunesse.

 

Ainsi, l'Océan modèle et remo­dèle ce pays et particulièrement l'entrée du bassin.

 

Et peut-être les digues de ciment, qui ont arrêté l'érosion de la côte du Pilât, ont-elles trans­formé la direction des courants d'entrée et de sortie et contribué à l'effondrement et au recul de la dune des Gaillouneys.

 

Alors si la nature elle-même nous donne cet exemple, comment nous étonner des changements apportés par les hommes ?

 

Pourtant, lorsque ceux-ci auront perdu le souvenir de la pinasse et des vieilles chères choses de notre vieux pays, la marée, comme autrefois, comme aujourd'hui, deux fois le jour, rythmera sa respira­tion atlantique. Deux fois le jour, poussera l'immense pieuvre de tous ses chenaux pour enserrer l'île aux Oiseaux et allonger ses appendices jusqu'à chaque port de la côte, couvrant et découvrant tour à tour les dos sombres ou verts de ses « crassats », ses hauts fonds bordés de parcs, de pignots et de cages à naissain.

 

Alors, devant la carte du Bassin, nos successeurs s'étonneront des noms de ces chenaux et de ces crassats aux consonances éton­nantes : Lucarnan, Mapouchet, le Teychan, la Réousse, les Grahudes, la Rumeyre, le Courbey, etc.

 

Comme ceux de la Forêt usagère, ces noms chantent encore la vieille langue gasconne et res­pirent toujours de toute une vie profonde, et souvent difficile, qui a fait une race de notre popula­tion et inspire notre amour pour le sol des aïeux.

 

Extrait du Bulletin n° 2 de la Société Historique de juillet 1972

 

Visitez le site Internet consacré aux pinasses : http://visuel.free.fr/


Date de création : 04/03/2008 • 15:42
Dernière modification : 04/03/2008 • 15:42
Catégorie : Pinasse
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